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Capacités précoces du langage

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Un des « miracles » les plus incroyables du développement reste l’apprentissage du langage par un bébé : comment en à peine trois ans, parvient-il à maitriser le français alors que vous-même peinez toujours sur l’anglais malgré de longues années de cours intensifs ? En quelques mois, les étapes essentielles d’acquisition sont généralement franchies : comprendre que la parole transmet de l’information et que ce signal acoustique continu peut être décomposé en briques élémentaires qui se recombinent de multiples façons pour créer de nouveaux messages. Un enfant de 3 ans sait parfaitement exploiter cette propriété combinatoire, produisant des phrases qu’il n’a jamais entendues comme « ils sontaient partis ». Ces phrases « hyper » grammaticales prouvent qu’il n’est pas un simple perroquet : il analyse ce qu’il entend pour découvrir les règles particulières qui permettent de former mots et phrases dans sa langue maternelle, et il exploite judicieusement ces règles pour créer ses propres messages, dans ce cas bien plus logiques que le correct « ils étaient ».

Une vidéo sur les bases neurales du langage chez le bébé (conférence au collége de France)

Comment le bébé progresse-t-il ?

Les enfants présentent très jeunes des capacités linguistiques élaborées. A la naissance, ils reconnaissent la voix de leur maman mais aussi leur langue maternelle. Ils discriminent n’importe quel couple de langues du moment qu’elles appartiennent à des familles rythmiques différentes (ex : le français et l’anglais, mais pas l’espagnol et l’italien). Ils sont sensibles à des différences acoustiques minimes, comme les 40 ms qui séparent /b/ de /p/ mais peuvent aussi les négliger quand elles n’ont pas d’importance linguistique, comme par exemple si un mot est dit par différentes voix. Ils peuvent associer un mouvement du visage qu’ils regardent avec un son particulier (ex : ouvrir la bouche fait /a/, étirer les lèvres fait /i/).

Ces capacités initiales, partagées par tous les bébés du monde, sont rapidement modifiées par la langue de l’entourage et à la fin de leur première année, les nourrissons ont acquis les caractéristiques sonores de leur langue (rythme, mélodie, phonèmes spécifiques de leur langue et leurs règles de combinaison dans les mots). Leur babillage est marqué par la langue maternelle, rendant facilement identifiables les petits français, cantonnais ou arabes de huit mois. Ils sont capables d’extraire des mots de la parole continue, et associent les mots les plus fréquents avec des objets. Ces acquisitions initiales essentiellement perceptives sont difficilement visibles par les parents jusqu’à l’explosion lexicale, véritable feu d’artifice où l’acquisition des mots s’accélère brutalement vers 18-24 mois.

À la même époque les enfants commencent à associer deux mots, premières démonstrations de leur habileté syntaxique. La technique des potentiels évoqués montre que, dès deux ans, les enfants construisent  la structure syntaxique de la phrase qu’ils écoutent au fur et à mesure que les mots sont présentés, sans attendre la phrase complète. Une réponse « d’incongruité » est enregistrée pour des phrases comme « il prend la mange » et non pour « il prend la fraise ». Chaque suite de deux mots est tout à fait légale en français et c’est seulement le calcul du rôle de chaque mot dans la phrase qui permet de détecter précocement (avant d’accéder au sens) l’incongruité. Vers trois ans, les enfants ne dominent pas encore parfaitement leur langue maternelle mais les bases du langage (phonologie, lexique et syntaxe) sont acquises.

Comment le bébé fait-il ?

Est-ce que cet apprentissage rapide du langage est lié à une organisation particulière du cerveau humain ? Chez l’adulte, les régions impliquées dans le traitement de la parole occupent dans l’hémisphère gauche, les berges de la scissure de Sylvius, ce vaste sillon qui sépare régions temporales et frontales à l’avant, temporales et pariétales à l’arrière. Chez le nourrisson de deux mois écoutant sa langue maternelle, les activations cérébrales en imagerie par résonance magnétique sont très similaires à celles de l’adulte. En particulier, l’asymétrie en faveur de la gauche si caractéristique du traitement linguistique adulte est déjà présente, soulignant l’origine génétique des particularités du traitement du langage dans l’espèce humaine. Cette asymétrie fonctionnelle reposerait sur le développement structurel asymétrique des régions cérébrales impliquées (gyrus de Heschl, planum temporale, sillon temporal supérieur, région frontale inférieure) et des fibres de substance blanche les connectant (faisceau arqué).

De plus, une hiérarchie de régions codant pour des représentations sonores de plus en plus complexes existe le long des régions temporales supérieures du nourrisson, et pourrait lui fournir un premier outil pour découper la parole en unités plus petites et résoudre ainsi le problème de la segmentation sonore. Enfin, les régions frontales participent précocement à cet apprentissage comme nous l’avons souligné ci-dessus. Différentes régions frontales s’activent quand le bébé doit retenir une phrase ou une syllabe pendant quelques secondes, ou se rappelle la mélodie de sa langue maternelle, ou encore reconnaît la voix de sa maman . Ces régions permettent au nourrisson de s’orienter vers la parole, et très rapidement d’essayer de produire les mêmes sons que ceux qu’il a déjà mémorisés. Ce n’est donc pas l’acquisition de la parole qui crée ces réseaux mais c’est l’existence initiale de ces réseaux qui permet aux êtres humains d’acquérir un langage.

Parler n’est pas une activité solitaire

Réponse à la voix de la mère
Les humains ne parlent pas seuls et les nourrissons sont rapidement engagés dans un échange mutuel avec leur entourage. Les études d’imagerie fonctionnelle mettent en évidence les connexions étroites entre le système linguistique et les systèmes attentionnel et social qui accroissent son efficacité. Ecouter sa maman par exemple met en jeu un large réseau de régions appartenant au système attentionnel et au système émotionnel  (cortex orbito-frontal, putamen et amygdale) contribuant à l’amplification des réponses linguistiques. Une preuve directe que le plaisir et les émotions accroissent nos capacités d’apprentissage !


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