Comment s’aider de nos souvenirs pour apprendre ?

 |    |  Imprimer cet article

Ce texte de Marlieke van Kesteren et Martijn Meeter, publié dans Frontiers for young minds en avril 2020, a été traduit de l’anglais et adapté par S.Desmidt, Marie Palu et G. Dehaene-Lambertz.

Résumé
Se souvenir est une fonction cérébrale essentielle. Pensez-y : que se passerait-il si vous ne vous souveniez de rien ? Vous ne pourriez pas vous souvenir de ce que vous apprenez à l’école. En fait, vous ne sauriez même pas que vous devez aller à l’école, ni où se trouve votre école! Beaucoup de gens pensent que la mémoire peut être comparée à un enregistrement vidéo stocké sur votre disque dur, qui reste identique et qu’il suffit de rejouer. Mais ce n’est pas ainsi que la mémoire fonctionne. Elle fonctionne plutôt comme les sites d’information sur Internet qui changent sans cesse de contenu en fonction de ce qui se passe dans le monde, avec également de nombreux liens vers d’autres sites web où se trouvent des informations associées. Pour bien mémoriser et se souvenir, il y a donc de nombreuses étapes qui changent votre cerveau pendant et après l’apprentissage. Un facteur très important pour l’apprentissage est le savoir déjà stocké. Il est en effet plus facile d’ajouter de nouvelles informations lorsque vous savez déjà beaucoup de choses, ce qui va sembler à nouveau paradoxal à beaucoup de gens. Nous vous montrons comment vous pouvez utiliser vos vieilles connaissances pour vous souvenir des nouvelles choses que vous apprenez à l’école.


LES VIELLES CONNAISSANCES FACILITENT LA MEMORISATION DES NOUVELLES

Prenez un moment pour réfléchir à tout ce que vous savez déjà. Considérez les événements de la vie, les gens que vous connaissez, les livres que vous avez lus, les jeux auxquels vous avez joué, les choses que vous avez apprises à l’école, etc… C’est beaucoup, n’est-ce pas ? Eh bien, il est très utile d’avoir toutes ces connaissances stockées dans votre cerveau. Ces connaissances vous aident à comprendre le monde qui vous entoure, mais elles facilitent aussi l’apprentissage de nouvelles informations, puisque vous pouvez relier ces nouvelles informations à ce que vous savez déjà. Par exemple, si vous savez déjà certaines choses sur le cerveau parce que vous avez déjà parcouru notre site, il vous sera probablement plus facile de vous souvenir de ce qui est écrit dans cet article. Les nouvelles informations ont plus de chances de « coller » à la structure de connaissances que vous avez déjà [1].


COMMENT FONCTIONNE LA MÉMOIRE DANS VOTRE CERVEAU

Dans le cerveau, il existe de nombreuses régions qui aident à stocker les souvenirs. La plus importante est appelée hippocampe (car il a la forme du petit poisson marin). Sans votre hippocampe, vous ne pourriez pas apprendre de nouvelles informations [2]. Les scientifiques pensent que l’hippocampe retient rapidement les associations entre éléments. Par exemple, lorsque vous apprenez que les poissons pondent des œufs, l’hippocampe établit un lien entre « poissons » et « œufs » (voir figure 1 et aussi l’article sur les associations). La mémoire elle-même n’est pas dans l’hippocampe, mais sans son aide, vous ne pourriez pas retenir les différents éléments qui composent la scène que vous devez mémoriser. C’est ce qui se produit lorsque l’on oublie quelque chose : les différents éléments sont toujours là, mais ils ne peuvent plus être reliés entre eux.

Figure 1 – Voici une vue de profil du milieu de votre cerveau
Vous pouvez voir l’hippocampe, en rouge (il ne ressemble pas autant au petit animal marin), et le cortex préfrontal médian, en bleu. L’hippocampe relie les différents éléments d’une scène mémorisée, ce qui permet de s’assurer que les souvenirs restent détaillés et vifs, comme lorsque vous vous souvenez de l’époque où votre poisson rouge a pondu des œufs. Le cortex préfrontal médian peut également vous aider à vous souvenir d’informations, mais on pense qu’il le fait en intégrant de nouvelles connaissances à la structure de vos connaissances antérieures (les souvenirs y sont moins détaillés et plus généralisés). Cette intégration peut créer des fausses croyances, comme lorsque vous pensez à tort qu’un dauphin, parce qu’il ressemble à un poisson, pond également des œufs alors qu’en fait il donne naissance à des bébés dauphins, comme la vache à de petits veaux car le dauphin est un mammifère et pas un poisson.


Une autre région du cerveau, appelée cortex préfrontal médian, vous aide à mémoriser des informations, mais les scientifiques pensent que cette région apprend différemment de l’hippocampe [3]. En fonction de ce que vous savez déjà, le cortex préfrontal médian détermine où placer au mieux les nouvelles informations et les relie ensuite à vos connaissances antérieures. Cela signifie que lorsque vous apprenez un nouveau type de poisson, comme le poisson-clown, votre cortex préfrontal médian va immédiatement relier cet animal à « ponte des œufs », car vous saviez déjà que votre poisson rouge pond des oeufs et comme le poisson clown est un poisson, alors vous savez qu’il pond des oeufs sans avoir besoin de l’apprendre. C’est un fait nouveau que votre cortex préfrontal médian vous a permis de découvrir. Ce processus s’appelle l’intégration, ce qui signifie combiner différents éléments en un seul [4]. Il est donc très utile d’utiliser ce processus d’intégration lorsque vous devez mémoriser de nouvelles informations.


À L’ÉCOLE

Il peut être très utile d’utiliser activement ce que vous savez déjà pour retenir de nouvelles informations [5]. Vous pouvez le faire de différentes manières. Avant de commencer une leçon, vous pouvez revoir ce que vous avez appris auparavant (par exemple, que les poissons pondent des œufs). Ou, tout en étudiant, vous pouvez faire une pause et réfléchir à ce que vous venez d’apprendre et à la façon dont ces nouvelles connaissances se relient à ce que vous connaissez déjà. Cela vous aidera à utiliser votre cortex préfrontal médian pour intégrer ces informations et mieux les mémoriser pour les examens. En outre, cette intégration enrichit vos connaissances en mettant en évidence de nouveaux liens et donc en visualisant mieux la structure de vos connaissances, ce qui vous aidera pour l’acquisition de futures connaissances.

Parfois, nous pouvons aussi utiliser des « astuces » pour relier de nouvelles connaissances à nos connaissances précédentes, c’est que font les mnémonistes (les sportifs de la mémoire). Par exemple, lorsque vous apprenez une liste de mots, vous pouvez relier chacun des mots à un endroit de votre chambre ou à un autre environnement familier. C’est ce qu’on appelle la méthode des loci (loci signifie « lieux » en latin [6]). Elle est utilisée par de nombreuses personnes pour se souvenir d’informations arbitraires, comme une longue liste de courses. Lorsque vous regardez la liste d’épicerie, vous pouvez imaginer chaque article quelque part dans votre salon (par exemple, une boîte de glace sur le canapé), et lorsque vous êtes au supermarché, il vous suffit de penser à votre canapé pour vous souvenir de ce que vous vouliez acheter. Avec un peu d’entraînement, cette méthode fonctionnera pour vous aussi ! La méthode des loci ou palais de la mémoire est bien expliquée sur le site jeretiens.net


ÊTRE CONSCIENT DES FAUX SOUVENIRS

Malheureusement, il n’y a pas que de bonnes nouvelles. S’appuyer fortement sur la structure des connaissances peut également conduire à des souvenirs incorrects ou fausses croyances. Prenez par exemple l’exemple de la phrase « les poissons pondent des œufs ». Que se passe-t-il lorsque la leçon suivante est sur les dauphins ? Comme les dauphins ressemblent à d’autres poissons et que vous en savez déjà beaucoup sur les poissons, vous pourriez penser qu’ils pondent aussi des œufs. Mais ce n’est pas le cas. Les dauphins sont des mammifères, donc les dauphins donnent naissance à des bébés dauphins, tout comme les humains. Nous appelons ces faux souvenirs des fausses croyances. Ces fausses croyances peuvent surgir lorsque vos connaissances antérieures sont déjà très structurées. Cette idée fausse rendra difficile la mémorisation lorsque vous apprendrez un fait qui ne correspond pas à la structure (que le dauphin qui ressemble plus à un poisson qu’à une vache ne pond pas d’œufs). Dans ce cas, votre cortex préfrontal médian ne doit pas intégrer le dauphin dans votre schéma de poisson. Votre hippocampe doit plutôt intervenir pour créer un souvenir distinct. Comment y parvenir ?


CONSEILS

Voici quelques conseils pour vous aider à utiliser vos connaissances antérieures lorsque vous apprenez de nouvelles choses à l’école. Ces conseils devraient également vous aider à éviter ou à vous débarrasser des idées fausses :

Réactivez : Lorsque vous apprenez de nouvelles informations, réactivez la connaissance des structures correspondantes. Fermez les yeux et prenez un moment pour vous souvenir de ce que vous avez appris auparavant sur ce sujet et de la façon dont il est lié aux nouvelles informations que vous voulez apprendre.

Élaborez : Essayez de relier les nouvelles informations à différents types de connaissances de structures. Par exemple, lorsque vous devez apprendre en biologie que les dauphins sont des mammifères, vous pouvez maintenant faire le lien avec vos souvenirs sur les mammifères, le petit baleineau près de sa mère que vous avez vu dans un film, etc.. et non utiliser la similarité visuelle avec les poissons. Plus vous faites de liens avec le groupe de connaissances pertinent, mieux vous pouvez intégrer les nouvelles informations et bien les mémoriser. L’établissement de liens solides et détaillés peut également éviter la formation d’idées fausses.

Espacez, répétez et alternez : Le meilleur moyen de créer et de structurer vos connaisances est d’apprendre et de répéter les nouvelles informations par petits morceaux au fil du temps : des heures, des jours, voire des semaines. L’alternance de différents sujets, de sorte que vous n’étudiez pas toujours la même chose, peut également être bénéfique pour votre mémoire.

Rappelez-vous et posez des questions : Une fois que vous avez appris quelque chose, rangez votre livre ou votre ordinateur et essayez de vous souvenir de ce que vous venez d’apprendre, en utilisant simplement votre cerveau. Vous pouvez aussi vous poser des questions sur ce que vous avez appris. sans regarder trop vite les réponses et en vous aidant des connaissances reliées. Par exemple est ce que la maman dauphin a des mamelles? Maintenant que vous savez que le dauphin ne pond pas des oeufs car il est un mammifère, vous savez donc que la maman dauphin allaite son petit et a donc des mamelles comme la vache, la jument et la gazelle. Se poser des questions aide à intégrer les informations dans les bons schémas et vous pourrez utiliser les questions plus tard pour vous interroger et interroger vos camarades de classe. Pour éviter les malentendus, assurez-vous de toujours vérifier si votre mémoire était correcte !

Enseignez aux autres : Une très bonne façon d’organiser ses connaissances est d’enseigner à vos camarades de classe. A tour de rôle : lisez quelque chose, intégrez ces nouvelles informations, dormez (voir le rôle du sommeil pour stabiliser la mémoire) puis essayez de l’expliquer à quelqu’un d’autre. Là encore, vérifiez toujours après coup si vous avez fait des erreurs et discutez de ce que vous ne comprenez pas vraiment.

Souvenez vous de cette phrase de Boileau « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. » Expliquer clairement aux autres est le test ultime du succès de votre apprentissage et de la bonne structure de vos connaissances.

Dormez : C’est peut-être le conseil le plus étrange parce que cela n’arrive pas à l’école, mais le sommeil est indispensable pour apprendre. Il stabilise les connaissances utiles et élimine les informations moins importantes. Pensez-y quand vos parents vous disent qu’il est l’heure de vous coucher ! et ne jouez pas à l’ordinateur mais lisez une dernière fois votre leçon avant de vous endormir!

Repérez les idées fausses : Soyez toujours conscient lorsque des informations contredisent le schéma que vous étiez en train de construire ou que deux informations qui semblent très proches ne vont en fait pas ensemble. Essayez de vous faire un nouveau souvenir, très vif. Pour l’exemple du dauphin, pensez à un petit dauphin avec sa maman qui saute hors de l’eau et couine bruyamment et tout d’un coup se rapproche d’elle comme le petit veau se rapproche de sa maman pour téter. Cette image rapprochera le dauphin des mammifères et évitera la confusion avec les poissons. Plus vous utiliserez de détails et de sens pour ce souvenir, mieux cela sera !

Des phrases un peu rigolotes ont la même fonction de créer un souvenir que vous pouvez récupérer rapidement comme « je viens de m’apercevoir qu’apercevoir ne prend qu’un p » ou « Viens mon chou, mon bijou, sur mes genoux, avec tes joujoux, et ne jette pas de caillou sur ce hibou plein de poux. » pour les mots en ou qui prennent un x au pluriel


RÉJOUISSEZ-VOUS !

Essayez d’utiliser ces conseils lorsque vous apprenez de nouvelles choses à l’école ou à la maison, et vous constaterez que vous apprendrez beaucoup mieux. Nous espérons que cet article vous aidera à prendre du plaisir à apprendre !


Glossaire

Hippocampe : Une région du cerveau qui vous aide à vous souvenir en reliant différentes parties d’une mémoire entre elles.

Cortex préfrontal médian : Une région du cerveau qui vous aide à intégrer de nouveaux souvenirs à votre connaissance des schémas.

Méthode des Loci : Une technique de mémoire dans laquelle vous reliez les choses dont vous voulez vous souvenir à un endroit bien connu.

Fausse croyance : Un souvenir incorrect.

Participez avec votre enfant à nos études

Pour progresser, nous avons besoin de votre collaboration et beaucoup de parents accompagnés de leur enfant ont déjà participé à nos travaux depuis de nombreuses années. Si vous voulez participer à nos études, venez à Neurospin.
Le lien ci-dessous redirige vers le site du CEA

Participer
Share This